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Originalités du sabre japonais
      Trois points pour l’expertise      


Katana ; ce mot fait désormais partie du vocabulaire français et désigne, au même titre que sushi, tatami ou bonsaï, l’une de ces productions spécifiquement japonaises dont l’originalité et la renommée s’est imposée mondialement. Ce mot évoque d’emblée les films d’action aux époustouflantes chorégraphies meurtrières entre samouraïs et ninja amputant bras et jambes. Entre des mains d’acteurs, le sabre japonais se révèle être une arme terrifiante. Mais si les cabrioles cinématographiques relèvent d’une interprétation plutôt extravagante des formes et conditions réelles des combats à l’arme blanche, il reste que les sabres japonais sont dotés d’un tranchant redoutable. Cependant, ce ne sont pas les réalisateurs contemporains, ou même ceux du cinéma nippon de l’après-guerre, qui furent les premiers à témoigner auprès du public occidental de l’efficacité des sabres des samouraïs. Henri de Grasse, seigneur de Saint-Tropez, constatait dès 1615 que les sabres des guerriers japonais « sont sy tranchants que y mettent un papier et soufflant ilz couppent le papier... »[1]. Si ce document est resté à l’état manuscrit et n’a pas connu une grande diffusion, les lecteurs du récit de voyage du botaniste suédois Thunberg (1743-1828) pouvaient y découvrir cette précision selon laquelle les lames de sabre japonais « sont de loin supérieures aux lames espagnoles si célèbres en Europe. On peut sans peine couper un clou sans nuire au tranchant et, comme le prétendent les Japonais, fendre un homme de haut en bas d’un seul coup »[2]. Certaines de ces prouesses sont d'ailleurs corroborées par les lames elles-mêmes qui portent parfois, gravée sur leur soie, une inscription mentionnant le résultat d’un test de coupe. Grâce à cette réputation – légitime ou surfaite – d’arme effroyable, le katana, l’« âme du samouraï », s’est taillé une place de choix dans le mysticisme des pratiquants d’arts martiaux ainsi que dans l’univers fantasmatique des adolescents en quête du super héros équipé d’armes formidables.

Les sabres séduisent également des collectionneurs d’armes anciennes et des amateurs de curiosités. Collectionneurs fortunés ou modestes bibeloteurs du dimanche, ils acquièrent des sabres en fonction de leurs moyens et les considèrent comme des souvenirs historiques, des symboles du « Japon des samouraïs » ou encore comme des témoins d’une technique de forgeage tenue pour l’une des plus élaborées du monde. Enfin, les marchands de sabres traitent avec une troisième catégorie de clients – les moins nombreux, mais sans doute les plus exigeants – qui s’intéressent spécifiquement aux lames. Ce qui compte pour eux, c’est la présence d’une signature de forgeron célèbre et son authenticité ; la qualité du travail ; l’absence de défauts ; l’état de conservation… Ces lames anciennes, recherchées avec avidité et comptant parmi les plus belles réalisations artisanales du Japon, témoignent d’une maîtrise inégalée de l’art de Vulcain et sont estimées et admirées au même titre qu’une peinture de maître. En effet, on entend parler de « sabres d’art japonais » et certaines lames anciennes conservées au Japon ont le titre de Trésor national.

[1] Bibliothèque Inguimbertine de Carpentras (Vaucluse), fonds Pereix, 1794, folio 252. L’ambassade japonaise envoyée à Rome par le daimyô Date Masamune de Sendai et conduite par Hasekura Tsunenaga essuya une violente tempête qui l’obligea à se mettre à l’abri trois jours durant dans le port de Saint-Tropez. Nicolas-Claude Fabrice Pereix (1580-1637), conseiller du roi au parlement d’Aix, recopia cette lettre de Henri de Grasse et l’intitula « Relation du Sr de St Troppez du passage de l’Ambassadeur du Jappon par le lieu de St Tropez au commencement d’octobre 1615 ».
[2] Karl Peter Thunberg, Reise durch einen Theil von Europa, Afrika und Asien, hauptsächlich in Japan, in den Jahren 1770 bis 1779, Berlin, Hande und Spener, 1794, 2e vol., 2e partie, 6e chapitre (p. 82-83). Reprint Manutius Verlag, Heidelberg, 1991. „Sie übertreffen an Güte die in Europa berühmten spanischen Klingen um vieles. Ohne große Mühe und der Schneide zu schaden, kann man einen Nagel damit durchhauen, und, wie die Japaner behaupten, einen Menschen mit einem Hieb, von oben bis unten spalten.“ Cette observation a été reprise dans la sixième édition de l’Encyclopaedia Britannica (1823).

Cette approche « historico-esthétique » peut déconcerter les « non-initiés » qui se demandent bien ce qu’il peut y avoir de si intéressant dans une lame de sabre. Citer la célèbre phrase de Louis Gonse – qui affirmait dans son étude de l’art japonais publiée en 1883 que « le plus bel objet d’art aux yeux d’un vrai Japonais a été, jusqu’à la révolution de 1868, la lame de son sabre »[3] – ne saurait suffire à expliquer cette approche d’esthète (ou d’historien) envers les lames. Car il s’agit bien là d’une appréciation esthétique du métal ; alors qu’en Occident l’acier est qualifié de matériau blanc, froid, dur ou brillant, la surface polie des lames japonaises offrent mille détails à observer. Les principales qualités esthétiques des lames japonaises forgées selon la méthode traditionnelle sont directement liées à l’originalité du procédé de fabrication et se manifestent dans les caractéristiques purement géométriques de la lame, dans les particularités des différentes formes de cristallisation du métal et dans la variété du motif de grain de l’acier résultant du corroyage. Tous ces détails sont révélés par une technique de polissage très élaborée.

[3] Gonse, L’art japonais, tome II p. 124.

L’intérêt des lames ne se limite cependant pas à leur beauté ; si les lames ont pu être répertoriées, triées, classées et cotées, c’est grâce à la présence assez régulière, sur leur soie, de signatures de forgerons. Celles-ci ont permis à des érudits – sans doute dès le xie siècle – de dresser des inventaires et des généalogies de forgerons, d’attribuer des caractéristiques de forge à des groupes ou des écoles d’artisans et, plus tard, d’écrire une Histoire du sabre japonais. Au fil des siècles, il s’est constitué une somme de connaissances et chacun de ces « mille détails » cités plus haut, a pu être attribué à une période de fabrication, une région, une école, un individu. Ainsi, « aussi incroyable que cela puisse paraître aux yeux des profanes – pour lesquels toutes les lames japonaises se ressemblent – il est incontestable qu’un connaisseur expérimenté soit en mesure, non seulement de juger au premier coup d’½il de l’ancienneté et de la qualité de la lame […], mais aussi, lorsqu’il s’agit d’une lame produite par un artisan célèbre, d’indiquer le nom du forgeron qui l’a fabriquée. […] Je tenais moi-même cela pour impossible, mais de nombreux essais ayant pour but de mettre à l’épreuve des experts me convainquirent. Ainsi ai-je par exemple, au cours de plusieurs mois, soumis une vingtaine de lames de forgerons célèbres à l’expertise de Honami de Tokyo, qui donna son avis sur l’origine des lames sans en avoir, au préalable, vérifié la soie, laquelle porte parfois le nom du maître forgeron. […] Pas une seule fois Honami ne s’est trompé [dans ses attributions]. »[4]

[4] Georg Hütterott, „Das japanische Schwert“, dans Mitteilungen der Deutschen Gesellschaft für Natur- und Völkerkunde Ostasiens, Band iv, Heft 37, Yokohama, 1884 ; Schnitten/Treisberg, Verlag Wolfgang Ettig, 2005, p.83-84.

La circonspection et l’étonnement de Hütterott étaient bien légitimes. L’examen minutieux de la surface polie d’une lame permet d’identifier son créateur, dans la mesure où elle est l’½uvre d’un forgeron célèbre. Cette différence particulière et fondamentale entre les armes blanches japonaises et occidentales rend possible l’organisation de « réunions d’expertise » (kantei-kai) ; les amateurs et connaisseurs qui s’y rassemblent se livrent à l’examen de lames qui conservent leur poignée de bois (afin de cacher la signature du forgeron gravée sur la soie). Il s’agit, lors de ces « concours » – dont l’aspect ludique n’est pas absent –, de deviner l’identité du fabricant de chaque lame, de la même manière que l’on attribuerait un tableau dont la signature du peintre aurait été masquée. Cet exercice exige non seulement une connaissance approfondie du style des deux ou trois cents forgerons dont les lames sont le plus souvent proposées, mais aussi une méthode d’analyse des lames qui repose sur une classification du savoir[5] accumulé par les chercheurs au cours des siècles. Au vu du nombre de manuels d’apprentissage publiés au cours du xviiie siècle, cette forme de divertissement semble s’être développée au cours de la période d’Edo.

L’originalité d’une lame de sabre japonais, par rapport aux armes blanches d’autres pays, peut se résumer à trois points : la forme, le corroyage de l’acier et la trempe sélective. Nous allons brièvement décrire ces trois aspects qui font l’objet de tant d’admiration de la part des amateurs et qui fournissent des indications précises sur l’origine d’une lame pour le professionnel qui se livre à l’expertise.

[5] L’un des meilleurs manuels contemporains est sans nul doute l’ouvrage de Nagayama Kôkan, Tôken kantei tokuhon (The Connoisseur’s Book of Japanese Swords), mondialement connu puisqu’il en existe une version anglaise.

La forme

Au Japon, le sabre naît autour de l’an mille. C’est au cours de l’époque de Heian (794-1185) que l’arme blanche passe de l’épée rectiligne au sabre courbe. Cette mutation de l’épée au sabre s’accompagne d’une modification de la section de la lame. Le type de construction qui prévalait jusqu’alors était celui appelé kiriha-zukuri (voir fig. 01), avec un dos plat ou légèrement arrondi et une arête longitudinale (shinogi) délimitant un tranchant à angle pratiquement obtus.

Avec l’apparition de la courbure, qui serait liée à celle des cavaliers, évolue parallèlement le type de construction ; les plus anciens sabres conservés jusqu’à nos jours sont de type shinogi-zukuri (fig. 02), où le dos plat ou arrondi de la lame est généralement remplacé par un dos à deux pans dit iori-mune, et l’arête longitudinale remontée vers le haut, permettant d’obtenir un tranchant à angle plus aigu, donc plus coupant. De plus, ce nouveau positionnement renforce les flancs de la lame et lui confère une plus grande résistance à la torsion. Cette nouvelle forme de lame n’évoluera pas ; elle est définitivement fixée et pratiquement toutes les lames de sabres longs forgées depuis lors sont de type shinogi-zukuri. Les seules modifications apportées au fil des siècles, et qui ont leur importance lorsqu’il est question d’expertise, résident dans de légères variations comme la profondeur de la courbure, la taille de la pointe, l’épaisseur, la largeur ou la longueur des lames. Ces différences échappent à l’½il des néophytes, mais le regard de l’expert y décèle des indications sur la période de fabrication.

kiriha-zukuri et shinogi-zukuri
fig. 01 et 02. Sections de lame de type kiriha-zukuri (1) et shinogi-zukuri (2).

Le corroyage de l’acier

La lame est forgée à partir d’un bloc d’acier qui est étiré et modelé en fonction de la longueur et de la forme souhaitées, mais ce bloc de départ est obtenu par l’assemblage de morceaux d’acier empilés les uns sur les autres. La teneur en carbone varie d’un morceau à l’autre. Afin de s’assurer d’une répartition homogène du carbone dans tout le lingot, et donc sur toute la longueur de la future lame, le forgeron procède à une phase de martelage par replis (orikaeshi tanren) : le lingot est entaillé en son milieu à l’aide d’un burin afin de pouvoir le replier plus facilement sur lui-même et former deux épaisseurs. Ces deux moitiés superposées sont soudées ensemble par un martelage intensif. Le nombre de pliages varie autour de quinze et il en résulte une sorte de pâte feuilletée de plusieurs milliers de couches de métal extrêmement fines. Le sens des pliages successifs engendre un motif qui fait penser aux veines d’une planche de bois et qui sera visible après polissage. Les taxinomistes japonais ont donné le nom de hada (litt. la « peau ») à ces marbrures et en distinguent plusieurs types, qui peuvent être mélangés entre eux et traités avec des variantes. Parmi les formes principales, il y a l’itame-hada (grain ressemblant aux veines d’une planche de bois, fig. 04 et 06), le masame-hada (peau à fibres parallèles, fig. 03) et le mokume-hada (peau à fibres circulaires ressemblant à des yeux, fig. 04). Le type de grain, ainsi que la manière dont il est travaillé, procure des indications sur l’école ou la province du forgeron qui l’a produit.


La trempe sélective

L’une des caractéristiques du carbone présent dans l’acier est de rendre celui-ci plus dur lorsqu’il est chauffé puis refroidi rapidement en le plongeant dans de l’eau ou de l’huile. Selon la température, l’acier connaît des structures cristallines différentes et lorsqu’il est chauffé au-delà de 750°C, il se transforme en austénite. Refroidi subitement, l’austénite, piégeant les atomes de carbone, se modifie en martensite, c’est-à-dire en acier dur. Si l’austénite n’est pas trempée, elle se décompose en un mélange de ferrite et de perlite.

Les forgerons ont exploité la propriété de ce traitement thermique particulier destiné à augmenter la dureté de l’acier d’une manière très originale. Ils ont en effet mis au point un procédé unique de trempe, grâce auquel le côté tranchant de la lame est refroidi rapidement et est constitué de martensite, alors que le corps ainsi que le dos de la lame sont refroidis plus lentement et se composent de perlite (acier tendre), afin de conserver une certaine souplesse évitant à la lame de se briser sous un choc trop violent.

Pour parvenir à ce résultat combinant deux structures différentes d’acier, c’est-à-dire refroidies à des vitesses différentes, ils enduisent la lame d’argile réfractaire (yakiba-tsuchi), le corps recevant une couche plus épaisse que le tranchant. Ainsi, lors de la trempe, la partie recouverte d’une couche épaisse refroidira plus lentement que le tranchant. Ce procédé vise avant tout à obtenir un tranchant extrêmement dur. Cependant, les différentes cristallisations de martensite dans l’acier se distinguent par leur couleur et sont visibles après polissage. Selon la manière dont l’argile aura été appliquée sur la lame, la forme de la bordure de cette couche influencera directement la forme du contour extérieur de la partie trempée : c’est la fameuse ligne de trempe (hamon), qui délimite la partie trempée (yakiba) du tranchant. Il est inutile de préciser que la forme du hamon ainsi que les activités cristallines qui le composent donnent des informations sur la période et le lieu de fabrication.

masame sanbon choji suguha
fig. 03 Détail d'une lame avec un grain de type masame.
fig. 04 Détail d'un grain de type itame mélangé avec du mokume et une trempe en dents de scie.
fig. 05 Détail d'une trempe en « clou de girofle ».
fig. 06 grain de type itame avec une ligne de trempe droite.

En résumé, l’extrême solidité du tranchant des lames japonaises que vénèrent les sportifs d’une part, et leurs qualités esthétiques qui font l’objet de la délectation des collectionneurs d’autre part, ont la même origine, celle d’un procédé de fabrication tout à fait original. Ces trois caractéristiques majeures (la forme, le grain et la trempe) constituent en outre des points de repère pour l’expertise et l’appréciation.


Il est impossible de clore ce texte d’introduction sans mentionner l’attrait des montures. Contrairement à nos épées et sabres occidentaux dont la poignée est rivée à la soie de la lame, le sabre japonais a pour originalité d’être entièrement démontable ; l’ensemble des éléments qui constituent le manche du sabre est enfilé sur la soie, le tout maintenu par une goupille amovible. L’habillement de la lame (koshirae), c’est-à-dire la poignée, la garde et le fourreau, pouvait être changé en fonction du goût du propriétaire et des circonstances. Ainsi, il subsiste de nos jours des sabres dont la lame, par exemple, fut forgée à Kyôto au xive siècle, la garde (tsuba) ajourée dans un atelier du Kyûshû au xviie siècle et le tout assemblé à Edo au xixe siècle. Cette dichotomie entre la lame et les éléments de la monture a favorisé l’étude et la collection de ces objets comme deux domaines distincts. Les différentes parties métalliques des montures sont dans certains cas de véritables chefs-d’½uvre d’orfèvrerie, dont l’élégance et la finesse d’exécution sont pour nous un sujet d’étonnement.



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