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Les étapes de la fabrication d’un sabre

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La mise en forme


Lorsque les deux morceaux de kawagane et de shingane sont bien soudés, le forgeron doit « étirer le matériau » en barre (sunobe 素延べ, ou wakashinobe 沸し延べ (« chauffer et étirer »)) pour obtenir une ébauche oblongue de la future lame. L’ébauche est chauffée par tronçons de 15 cm et martelée avec précision, car toute la difficulté réside dans la bonne répartition du c½ur dans son enveloppe (fig. 18).

sunobe
fig. 18 Le sunobe.

Il procède ensuite à la mise en forme de la lame au marteau (hizukuri 火造り) en commençant par la pointe (fig. 19). Il coupe en biais l’extrémité qui recevra le kissaki de la lame. Ce n’est cependant pas le côté biseauté qui deviendra le côté courbé et tranchant (fukura) du kissaki, mais le côté opposé – que l’on serait enclin à prendre pour le futur dos de la pointe – que le forgeron va arrondir par martelage (fig. 20). Le but de cette opération est de permettre au grain de l’acier (hada) de suivre l’arrondi de la pointe et d’éviter qu’il ne soit interrompu brusquement si le tranchant était formé du côté biseauté.

C’est à ce stade que l’artisan détermine la forme de la future lame : la taille, le positionnement des arêtes, l’épaisseur, la largeur et les proportions générales.

Une lame de sabre japonais est avant tout une forme caractéristique mise au point, après quelques tâtonnements, vers la fin du xe du siècle ou le début du xie, marquant l’aboutissement du passage de l’épée (chokutô 直刀) au sabre (wantô 弯刀). L’apparition de la courbure serait liée à celle des combats menés à dos de cheval. En effet, une lame droite est efficace pour frapper d’estoc ; la pointe touche la cible et la pénètre dans un mouvement parallèle à la lame. Or, porter une botte est plus difficile pour un cavalier qui frappera plus volontiers avec le tranchant de la lame dans un mouvement circulaire du bras. Dans ce cas, le coup porté avec l’épée est perpendiculaire à la surface de la cible et le mouvement est continu dans la même direction. Mais à ce coup de fend, qui demande une position stable, sera préféré un coup filé qui coupe. Celui-ci peut s’obtenir soit par l’addition d’un mouvement glissé, qui n’est pas aisé pour un cavalier en mouvement, soit par l’addition d’une courbure qui change la distribution des forces[10]. Cette mutation de l’épée au sabre s’accompagne en outre d’une modification de la section de la lame. Le type de construction qui prévalait auparavant était celui appelé kiriha-zukuri 切刃造り (fig. 21-1), avec un dos plat ou légèrement arrondi et une arête longitudinale délimitant un tranchant à angle pratiquement obtus. Plusieurs épées de la période d’Asuka au début de la période de Heian présentant ce type de construction nous sont parvenues, comme le Heishi shôrin ken 丙子椒林剣 (viie siècle) et le Shichisei ken 七星剣 (vie-viie siècle), conservés au Shitennô-ji 四天王寺 d’Ôsaka, qui auraient appartenu à Shôtoku Taishi 聖徳太子 (574-622). De la période de Nara, le Shôsô’in 正倉院 a transmis plusieurs épées de forme kiriha-zukuri et comme exemplaire datant du début de la période de Heian nous connaissons entre autres le tachi à monture laquée noire (kokushitsu tachi 黒漆大刀) conservé au Kurama-dera 鞍馬寺 de Kyôto et qui passe pour être l’épée portée par Sakanoue no Tamuramaro 坂上田村麻呂 (758-811), le général qui dirigea les expéditions vers le nord.

hizukuri
fig. 19 Le hizukuri.
kissaki
fig. 20 Formation de la pointe.
[10] Koizumi Tomitarô, « Nihontô no rekishi », dans Nihontô zenshû, vol. 1, p. 27 et suiv. ; Liszka, L’Etablissement de l’école Sôshû, p. 46-48.
3 types de tsukuri
fig. 21 Sections de lames.

Avec l’apparition du sabre courbe, cette construction fut modifiée ; les plus anciens sabres conservés jusqu’à nos jours sont de type shinogi-zukuri 鎬 造り (fig. 21-2), où le dos plat ou arrondi de la lame est généralement remplacé par un dos à deux pans dit iori-mune 庵 棟, et l’arête longitudinale (shinogi [12] 鎬) remontée vers le haut, permettant d’obtenir un tranchant à angle plus aigu, donc plus coupant. Cette nouvelle forme de lame n’évoluera pas ; elle est définitivement fixée et pratiquement toutes les lames de sabres longs forgées depuis lors sont de type shinogi-zukuri (les lames de tantô, et parfois celles des « sabres courts » (wakizashi 脇 差), sont fabriquées dans un style aux flancs aplanis dit hira-zukuri 平 造り, fig. 21-3). Les seules modifications apportées au fil des siècles, et qui ont leur importance lorsqu’il est question d’expertise, résident dans de légères variations comme la profondeur de la courbure, la taille de la pointe, l’épaisseur, la largeur ou la longueur des lames (fig. 22). Ces différences peuvent parfois échapper à l’½il des néophytes, mais le regard de l’expert y décèle des indications sur la période de production : c’est par leur forme que les lames trahissent l’époque de leur fabrication.

Au terme de la phase de mise en forme, la lame est définie dans les principales proportions qui seront les siennes. Le forgeron exécute le karanarashi からならし qui consiste à faire « sonner » [narasu] la lame en frappant sa surface à froid avec un marteau. A ce stade, la lame est droite et le tranchant encore épais. Pour éliminer les dernières irrégularités, le forgeron se sert d’une plane pour raboter et aplanir les surfaces (sengake センがけ, fig. 23). Les contours du dos, de la soie et du tranchant (qui n’est cependant pas affûté) sont dégrossis à la lime.

[12] On connaît l’expression shinogi wo kezuru しのぎを削る, traduite par « se battre avec acharnement » ; à force de croiser le fer, l’arête est élimée.
la forme à travers les périodes
fig. 22 Formes typiques des lames de sabre au cours de différentes périodes : 1. Nara ; 2. fin Heian ; 3. milieu Kamakura ; 4. fin Kamakura ; 5. Nanbokuchô ; 6. début Muromachi ; 7. fin Muromachi ; 8. Momoyama ; 9. ère Kan'ei (vers 1630) ; 10. ère Kanbun (vers 1670) ; 11. ère Genroku (vers 1700) ; 12. Bakumatsu.
sengake
fig. 23 Sengake
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